Météo Festival, l’aire du solo
25 octobre
L’été, les festivals se suivent et ne se ressemblent pas tous. Heureusement. Si, bien souvent, on retrouve les mêmes musicien·nes et groupes en faisant la tournée des festivals estivaux, on peut éviter la routine, faire preuve d’ouverture d’esprit et aller se confronter à l’inattendu à Météo Festival. Cette année, le solo était le mode d’expression le plus courant, le plus marquant du moins. Pendant les quatre jours de ce reportage, de nombreux instruments ont été joués, avec une prédilection pour les platines. Mais tous les concerts tendaient vers le même objectif : laisser libre cours à la surprise, à l’inouï, au dérangeant, à l’étonnant, à l’autre, à l’étrange, au différent. Bref, tout ce que détestent les esprits étriqués et les bas du front.
Mercredi 19 août.
Motoco se remplit. Les humains et les moustiques mangent. Des acrobates trash défoncent quelques portes ouvertes de l’improvisation et du bruitisme virevoltant, c’est Boucherie Miaoux et son système d’agrès au-dessus du système son.
Dans la salle, les six musiciennes du nouveau groupe Séismes, mélangent leurs timbres et leurs voix, pour une sorte de bitches brew tectonique. Entre bruitages et montées en transe, invocations et rythmiques planantes, la musique de Séismes surprend. Elle est touffue, sans espace, les superpositions de sons, de cris, de nappes rappellent tantôt quelques polyphonies contrapuntiques (une note – une personne) ou les hurlements d’une meute, c’est selon. On se laisse emporter. Tatiana Paris propose un solo de guitare enraciné dans le blues et Blanche Lafuente tient la batterie de façon centrale et très solide. Ce groupe aux racines tourangelles mérite une audience européenne.
Janel Leppin, qui a déjà fait la couverture de Citizen Jazz, vient présenter son solo de violoncelle. Comme Tomeka Reid, elle a opté pour un instrument en fibre de carbone, solide et moins cher, pour ses déplacements en avion car les instruments sont très maltraités dans les transports : la perte d’un violoncelle en fibre de carbone est moins dramatique que celle d’un instrument en bois à l’historique personnel parfois très sensible. Leppin débute par ce qui semble un solo acoustique classique, puis à l’aide d’effets, enchaine des boucles sur lesquelles elle joue. Son jeu est saturé, avec un certain lyrisme et un usage quasi-permanent de l’archet. Par moment, on croit entendre un violon chinois erhu, avec cette sonorité vibrante et criarde. Les boucles servent de base structurée et les improvisations zébrées se répercutent dans tous les sens, comme des papillons de nuit qui se cognent aux vitres. Le solo se termine sur une note presque chamanique, étonnante.
Antoine Ferris est guitariste, toulousain et membre du label Carton (comme le groupe Séismes ou Tatiana Paris). Il joue son solo Kaaarst avec guitare, bande son et machines. Pulsation binaire, parfait pour danser, collages divers, déconstruction d’une chanson douce. C’est inventif et technique.
Jeudi 20 août.
C’est dans la belle halle de la Fonderie – Kunsthalle de Mulhouse que Mazen Kerbaj joue son premier solo du festival, à la trompette. Dans cet espace large, ouvert et avec une réverbération puissante, son solo prend une tout autre dimension que lors du festival de Ljubljana. Sa déambulation dans les différents espaces permet une immersion spatiale dans sa musique.
Dans la salle du foyer Sainte-Geneviève, alignés sur la scène, les quatre musiciens d’Ondanaconda jouent avec les micros et l’amplification pour faire sonner leurs différentes guimbardes. Une musique de drone, vibrante, par couches et polyrythmies entrelacées. L’effet de va-et-vient du doigt sur la lamelle et le cycle de la respiration forment aussi un rythme interne, hypnotique. Les différentes guimbardes proviennent de plusieurs endroits de la planète et offrent une belle palette de timbres, selon qu’elles sont en bois ou en métal. Après ce concert construit comme une seule et longue pièce à chapitres, on comprend mieux le sens du terme anglais pour désigner cet instrument : jaw harp, la harpe de mâchoire !
Retour à Motoco pour l’évènement et le groupe du guitariste Otomo Yoshihide avec le saxophoniste Darius Jones. En tournée en Europe, cette formation constituée pour l’occasion est bavarde et bruyante. Il faut dire que la salle en béton et verre n’aide pas, et le dispositif, avec deux batteries et une contrebasse pour créer une base bien groove et puissante, écrase un peu les deux solistes qui doivent surjouer. Les compositions sont assez mélodiques et entrainantes. L’un des morceaux est dédié à Jason Arday, professeur noir qui vient de se suicider après une campagne de harcèlement raciste. Après un long solo de Yoshihide tout en larsen et saturation, accompagné par la contrebasse de Nick Duston qui joue un ostinato de six notes depuis vingt minutes, le concert se termine sous les applaudissements.
Le duo d’Émilie Skrijelj (accordéon) et Tom Malmendier (batterie) invite l’accordéoniste américaine Andrea Parkins pour une session d’improvisation pleine d’électronique et de timbres variés, sur un schéma tout simple de montée jusqu’à une acmé puis redescente vers le finale.
Vendredi 21 août.
À midi trente, dans la halle de la Fonderie – Kunsthalle, Mazen Kerbaj a installé son dispositif très particulier pour jouer son second solo intitulé « Lungless » (sans poumons). En effet, même s’il s’agit de trompes, son dispositif utilise l’air comprimé d’un générateur. Avec un réseau de tuyaux, les trompes sont alimentées en air, le débit est réglé au fil du solo grâce à des robinets et ce sont des membranes de ballons de baudruche qui font office de vibrateurs. Ainsi, debout devant cet orgue de bois et de plastique rouge, Kerbaj intervient sur le débit de l’air et fait résonner une musique de drone aux accents aériens, entre l’orgue, la cornemuse et la musique électro-acoustique.
Sans transition, c’est le contrebassiste américain Brandon Lopez qui enchaine avec son solo. Très expressif – il chantonne en même temps qu’il joue –, il construit une trame narrative faite de ruptures mélodiques, d’arrêts brusques, de reprises et d’avancées rapides. Le découpage est saccadé. On ressent une grande force et une technique parfaite, notamment dans l’utilisation percussive de l’instrument. Il frappe, cogne et danse avec, comme le ferait un boxeur avec un sac de frappe.
La soirée débute avec le duo Martina Berther (basse électrique) et Tatiana Paris (guitare électrique) pour une musique préparée avec archets, objets et toutes sortes de grésillements. On entend également des chants d’oiseaux, des cloches de vaches, des cascades d’eau ; les alpages sont sens dessus dessous. Ce concert qui passe du brutal au velouté est enregistré par Anne Montaron pour l’émission À l’improviste (France Musique).
Darwinian 1.0 est une première française. Le duo réunit Farida Amadou (aux samples) sans sa basse et Egon Wolfson à la batterie. Très ancré dans la pulsation, le projet s’articule autour de sources familiales, au Nigeria. La batterie est très active, les samples sont disséminés en éclats de matière brute. Ce jeune projet est très prometteur.
Toujours aux platines et aux samples, l’incroyable Mariam Rezaei – ici en duo avec son homologue Edward George – joue à une vitesse étourdissante. Ses samples sont préenregistrés dans un ordinateur et, avec sa machine (deux platines avec des disques virtuels), elle y pioche les éléments qu’elle veut matérialiser devant nous. On y entend des histoires d’Indiens Cherokee, du swing, du Cecil Taylor, un peu de tout…
Beaucoup d’autres propositions musicales ont été offertes lors de ce festival. Des rendez-vous pour les enfants, des workshops, des rencontres. Une œuvre en forme de triptyque de Sophie Hasslauer, « Stéréochrome », conçue comme un moment d’élaboration à vue, où le public et les acteur·rices partagent le même espace-temps. Des DJ sets le soir en fin de journée, la fanfare belge Système Trappist, etc.
Quoi qu’il arrive, c’est à Mulhouse, lors du Météo Festival, que ça se passe. Et le festival dirigé par Mathieu Schoenahl prouve année après année son importance dans le paysage mondial des musiques libres. On le voit notamment dans le fait qu’une partie des groupes qui viennent ici se retrouvent également à Baignade Sauvage ou au festival de Saalfelden en Autriche. Un circuit professionnel de haut vol.