par Dorian Fernandes
Nous évoquions dernièrement le trouble suscité par des groupes ou artistes dont on ne peut accoler aucun visage, à l’occasion du dernier album de Christine, quand les photos ne sont pas mises en avant, ou tout simplement parce que ces dernières sont inexistantes. Dans une même mesure mais sans qu’il soit ici question de ce besoin si humain de planter un corps sur une musique, il arrive qu’un alias de groupe suffise à déclencher une attraction, du moins un mouvement de curiosité. Avec Société Étrange, nous ne pouvions que tilter. Heat est le troisième album du groupe lyonnais composé de Romain Hervault, Antoine Bellini et Jonathan Grandcollot. Ce trio tente une musique qu’on qualifiera, à défaut d’avoir les mots justes, d’ambient krautrock, nous poussant à faire un pas de côté et à regarder notre théâtre des banalités sous un angle décalé.
Vie à sens unique
C’est un ensemble de ronds-points, reliés par des lacets de routes, elles mêmes rattachées à des petites villes, à la fois uniques par leur nom et pourtant si semblables. Les pâtés de maison ont une trentaine d’années, formant un ensemble à la fois maussade et Coquet, classe moyenne installée. Ceci est traversé par quelques mouvements. Une certaine idée de la plénitude. Du Suicide social, aussi… Du synthé, une sorte de tension sous-marine émane, montant graduellement, derrière une apathie musicalement ambigüe. Comme si ce vernis d’urbanité allait un jour non pas s’évanouir, mais bien craqueler. Ou pas… Le groupe privilégie depuis son premier Au revoir (2015) l’étirement des pistes, travaillant des atmosphères par sa guitare et ces motifs de notes répétées inlassablement. La station-service prend des allures de films. L’effet l’emporte, et nous ne sommes pas bien loin du récent travail solo d’Étienne Jaumet, de même qu’avec ses Zombie Zombie que l’on voit sortir du centre commercial plus éloigné, John Carpenter et des Goblins hantant là encore les lieux. Le battement métronomique et ces notes rétro-fururistes déformées font tout pour nous ouvrir à un arrière-monde, qui n’est autre que… le nôtre.
L’ordinaire devient étrange, avec Heat et son tambour de marche asthénique. On pense souvent à Fille Unique, le type de projet qu’on se réjouit de constater depuis une quinzaine d’années, évoquant instinctivement des ambiances périphériques, ni belles ni moches, mais dont il se trame un non-dit, un secret lourdement gardé. On écoute le vent, on se hasarde parmi les milliards de chemins et visions qu’offre une forêt. Sous un Soleil lourd, on va voir ce qui se trame de vie et de vide, dans une maisonnée (il semblerait) abandonnée sur laquelle on tombe au gré du hasard. Un buisson bouge, quelques ombres passent ; des cailloux déplacés au bon vouloir de l’Invisible marionnettiste. Puis… rien d’autre.
La possibilité d’un nid
Heat constituerait une excellente B.O. d’essais de Christophe Guilluy. Ou d’un bon film du duo Kervern / Delépine ; de la série de Guillaume Nicloux, Il était une seconde fois aussi. Revenu au Formule 1, on s’amuse à regarder le vis-à-vis, comme Fenêtre sur cour. On n’y voit pas grand chose ; des gens qui bougent, des enfants qu’on devine ; quelques accolades et paroles réconfortantes, un train-train rituel, mais ayant l’amabilité d’être là ; des tuiles qu’on se promet de retaper en des temps meilleurs. On ne verra le début d’un slip… Puis, la nuit venue, une petite télé comme seule loupiotte. Tout est sombre à présent, et il semblerait que le pays aille enfouir sa tristesse dans le sommeil assez tôt. Le temps passe comme des rides. Le groupe gagnerait à légèrement écourter certaines pistes, ce qui ne diminuerait aucunement leurs effets, mais permettrait de faire entrer une ou deux morceaux injectant un gain d’hétérogénéité dans le banal.
Il y a dans cette musique comme une angoisse du vide, comme s’il nous dardait du regard, sans fard. De phare, nous n’en n’avons plus. Le paysage est beau et désolé, il s’excuserait presque de sa banalité s’il le pouvait. Cette contrée a le ventre vide, souffrant d’un trop-plein dont il lui manque les mots. Société Étrange nous les refusera. Quant aux titres, ils semblent nus, énigmatiques, donnés au gré de l’aléa. Au niveau de la Place Saint Bruno, un petit monsieur tassé passe, comme chaque jour à 8h04, réglé comme un coucou. A t-il un proche qui pense à lui ? Il disparaît dans la rue, sa petite allure rapetissant jusqu’à devenir un point. Cette Société Étrange est pleine de suspension… Elle réussit à perpétuer l’hypnose, une sorte de stase dub similaire à celle ressenti avec la techno ambiant d’ugne&maria, pour mieux nous la révéler, dans ce langage mystérieux uniquement composé de notes. En cela, le groupe justifie parfaitement son nom.