Issu du numéro 8 de novembre 2025.
enjoy the silence
Tatiana Paris sort un très beau disque de sérénité contrariée, intitulé t h a l l e.
Par Guillaume Malvoisin.
Guitares de travers, et dérapages contrôlés, c’est marrant, l’écho des durées dans une vie. Je planchais, pour ce même numéro, sur la review d’un très chic livre consacré à l’album Doolittle, masterclass des Pixies avec laquelle je révisais mon bac en 92, quand une autre masterclasse de guitare ébréchée m’est tombée sur l’oreille, t h a l l e. Plutôt perturbant, d’abord d’écouter ce très bel album, avec au tympan le souvenir indélébile des saillies électriques des petits gars de Boston. Mais pas si incongru, à bien y réfléchir. t h a l l e se balade loin, très loin de l’âpreté de Doolittle, mais tout en proximité si on cherche l’élan intérieur de ce disque dense et amical. Soit un dilemme-protocole inexpugnable et valable pour tout deuxième disque : grandir ou se répéter. Tatiana Paris semble, elle, avoir définitivement choisi. L’ouverture et la déraison jalonnent le successeur de Gibbon, paru en 2022, déjà sur le label lyonnais Carton records. Ouverture ? L’orgue et la douceur viennent contrecarrer les plans guitaristiques, devenus moins abrupts. La déraison ? Il s’agit, une fois encore, de forer le silence. De l’aveu-même de la voix de la musicienne à l’ouvrage sur Salluit, ultime plage de t h a l l e: '“parle-moi sans mot, j’aurais un silence à t’offrir”. Du silence, il s’agit quand même de cela dans les 39 minutes de musique que contient ce disque. Des premiers sons, ténus et redoutables, d’Intro, réactivant inopinément des souvenirs d’écoute du Sakuteiki d’Arve Henriksen, jusqu’au tout dernier grincement de guitare pixelisée. Le silence, est là. Tapi comme est tapi en bord de mer le lichen, une des inspirations du titre. Le lichen, les algues et leurs dess(e)ins de ramification, pourraient signer la musique radieuse de t h a l l e. Des airs de fête bancale de Pagaille à la syncope faussement inquiète de Canine, de l’orgue-guitare métronome, métisse et délayé de Grand Duc aux textes impeccables et sibyllins, tout se répond à la discrétion. Et s’unifie doucement, après écoute, dans un format proche de la chanson. Souvent sans paroles, jamais sans récit. Après tout, on comprendra aisément que, depuis quelques morceaux brâmés par Hohnny, la chanson aurait parfois gagné à se passer de paroles. Et de s’offrir des silences.